L’égalité entre les hommes et les femmes en finance

L’égalité entre les hommes et les femmes en finance

Avec Estefania Santacreu-Vasut et ESSEC Knowledge Editor-in-chief

La lutte pour l’égalité entre les femmes et les hommes doit se faire sur tous les fronts, y compris celui de la finance. Les inégalités de genre restent courantes dans le secteur de la finance : un rapport de la Commission européenne de 2020 a noté qu’en 2018, les entreprises technologiques soutenues par du capital-risque et dont les fondateurs étaient exclusivement masculins ont reçu 93 % du capital, 5 % allant à des équipes mixtes et 2 % à des équipes exclusivement féminines (1). Si les femmes sont employées dans le secteur de la finance, elles sont sous-représentées aux postes de direction, une étude Oliver Wyman de 2020 portant sur 460 entreprises dans 37 pays indiquant que les femmes représentent 20 % des comités exécutifs et 23 % des conseils d’administration (2). Pour mieux comprendre la nature genrée de la finance, les professeurs François Longin et Estefania Santacreu-Vasut ont mis en place le projet Gender and Finance, visant à partager des informations sur le genre dans la finance.

Le conte de deux PDG

L’un de leurs travaux de recherche a porté sur la réaction des marchés boursiers à la nomination de femmes PDG (3,4). Les marchés boursiers ont tendance à mal réagir aux nominations de femmes PDG, et les professeurs Longin et Santacreu-Vasut ont cherché à mieux comprendre ce phénomène. Ils ont utilisé une expérience en laboratoire dans laquelle les participants (étudiants en école de commerce) ont utilisé SimTrade, une plateforme de simulation de trading développée par le professeur Longin, et ont comparé la réaction des participants masculins et féminins à la nomination d’un PDG masculin ou féminin, c’est-à-dire s’ils ont acheté ou vendu des actions. Leur approche expérimentale a été conçue pour « désensibiliser » la finance : étant donné qu’elle a été menée dans un environnement contrôlé, les chercheurs ont pu identifier les traders (et leur sexe), et contrôler les informations contextuelles telles que ce qu’ils savaient de l’entreprise et le moment où ils ont appris la nomination du PDG.

L’analyse des données a révélé que lorsqu’une femme était nommée PDG, les participantes avaient tendance à acheter des actions, tandis que les hommes avaient tendance à en vendre. L’inverse s’est produit après la nomination d’un PDG masculin : les femmes ont vendu des actions et les hommes les ont achetées. Les chercheurs ont également calculé le seuil critique requis pour une réaction « neutre » du marché : pour une réaction neutre après la nomination d’une femme PDG, un seuil critique de 82 % de femmes est requis, alors que pour une réaction neutre après la nomination d’un homme PDG, le seuil critique tombe à 43 % de femmes, ce qui montre que le biais de genre du marché est plus important pour les femmes PDG. Cela montre clairement que les femmes et les hommes réagissent différemment à la nomination de femmes PDG.

Ces résultats mettent en évidence l’impact de la composition par sexe du marché : le marché financier étant encore dominé par les hommes, l’action d’une entreprise pourrait souffrir de la nomination d’une femme PDG. Ils montrent également que cela pourrait devenir une prophétie autoréalisatrice : si les courtiers en bourse s’attendent à ce que les prix des actions se comportent d’une certaine manière après la nomination d’un PDG, ils pourraient décider d’acheter ou de vendre en conséquence. Cela pourrait perpétuer les stéréotypes de genre et l’inégalité de genre. En sensibilisant à ce phénomène, notamment dans le cadre de l’enseignement du management, il est possible de combattre les stéréotypes et d’apporter des changements positifs.

Le langage de la microfinance

La professeure Santacreu-Vasut a continué à faire la lumière sur le genre dans la finance dans un article de 2020 examinant l’industrie mondiale de la microfinance (5), coécrit avec Israel Drori (Département des études d’organisation, Vrije Universiteit Amsterdam), Ronny Manos (École de commerce, Collège des études académiques de gestion, Israël), et Amir Shoham (Fox School of Business, Temple University). Dans leur récente étude, ils ont examiné comment le secteur mondial de la microfinance a déterminé sa stratégie de ciblage dans des cultures aux valeurs de genre différentes, en utilisant les distinctions grammaticales homme/femme comme indicateur. La microfinance est une stratégie innovante de lutte contre les inégalités : elle consiste à fournir des services financiers, tels que des prêts, à des personnes qui ne sont pas en mesure d’accéder aux services bancaires traditionnels. L’accent est mis sur l’autonomisation des femmes, l’idée étant d’encourager l’esprit d’entreprise et donc l’autonomie et l’amélioration de la situation financière. Il s’ensuit que les institutions de microfinance vont développer leurs stratégies de ciblage en conséquence afin de s’adapter au contexte culturel local et d’optimiser leur bénéfice social.

Pour explorer cette question, les chercheurs ont examiné des données provenant de trois sources : des données sur la langue et l’indice de genre classant le gendermarking (6), des données sur les institutions de microfinance et des données sur les pays dans lesquels les institutions de microfinance opèrent. Au total, l’échantillon comprenait plus de 2200 institutions de microfinance représentant 101 pays sur une période de 15 ans, de 2003 à 2017.

Les chercheurs ont constaté que les valeurs culturelles influencent effectivement la stratégie de ciblage adoptée par les institutions de microfinance, en ce sens qu’elles ont tendance à cibler les femmes dans les endroits où elles sont particulièrement susceptibles d’être exclues des services financiers traditionnels, et moins à cibler les femmes dans les régions où la discrimination est moindre. Ils ont noté que les langues avec un degré élevé de marquage de genre, c’est-à-dire dans lesquelles les locuteurs doivent plus fréquemment faire des distinctions entre hommes et femmes, sont associées à des degrés plus élevés de discrimination de genre : cette méthode de mesure des valeurs culturelles offre un moyen méthodologiquement solide pour mesurer la culture. Ces résultats montrent que les institutions de microfinance s’adaptent pour mieux servir leur mission d’autonomisation des femmes, et concentrent leurs efforts sur les contextes où les femmes sont particulièrement discriminées et incapables d’accéder aux services bancaires traditionnels.

La connaissance, c’est le pouvoir

Pour combattre l’inégalité de genre, nous devons comprendre comment elle se manifeste dans différents contextes. Avec leur projet sur le genre et la finance, le professeur Longin et la professeure Santacreu-Vasut cherchent à comprendre l’interaction entre le genre et la finance afin d’identifier et de démystifier les stéréotypes et de sensibiliser les dirigeants de demain. Grâce à la recherche sur la microfinance menée par la professeure Santacreu-Vasut et ses collègues, nous comprenons également comment le contexte culturel influe sur la manière dont la vulgarisation financière se déroule dans le monde réel. La recherche sur le genre et la finance, comme les études discutées ici, fournit des indications en faveur de la lutte pour l’égalité.

Références 

  1. Skonieczna, A., & Castellano, L. (2020). Gender Smart Financing Investing In and With Women: Opportunities for Europe (No. 129). Directorate General Economic and Financial Affairs (DG ECFIN), European Commission. https://ec.europa.eu/info/sites/default/files/economy-finance/dp129_en.pdf 

  2. Jessica Clempner, Michelle Daisley, and Astrid Jaekel, Women in Financial Services 2020: A Panoramic Approach (Oliver Wyman, 2019)

  3. Longin, F., & Santacreu-Vasut, E. Stock Market Reaction to Female CEO Nominations: Is the Market Gendered? Accessed at: https://pdfs.semanticscholar.org/f99c/2e04f7e1b90cc74b3ac43f9083234ded3446.pdf 

  4. Longin, F., & Santacreu-Vasut, E. (2019). Is Gender in the Pocket of Investors? Identifying Gender Homophily Towards CEOs in a Lab Experiment. Available at SSRN: https://ssrn.com/abstract=3370078 or http://dx.doi.org/10.2139/ssrn.3370078

  5. Drori, I., Manos, R., Santacreu-Vasut, E., & Shoham, A. (2020). How does the global microfinance industry determine its targeting strategy across cultures with differing gender values?. Journal of World Business, 55(5), 100985. 

  6. Santacreu-Vasut, E., Shoham, A., & Gay, V. (2013). Do female/male distinctions in language matter? Evidence from gender political quotas. Applied Economics Letters, 20(5), 495-498.

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