Avec ESSEC Knowledge Editor-in-chief
Comment l’audit des sociétés cotées a-t-il évolué à mesure que la société se transformait ? Dans un article récent publié dans The Accounting Review, Robert Stoumbos, professeur associé à l’ESSEC Business School en comptabilité et contrôle de gestion, analyse cette question aux côtés de Thomas Bourveau (Université d’Oxford), Matthias Breuer (Université Goethe de Francfort) et Jeroen Koenraadt (London School of Economics and Political Science).
À travers une étude historique couvrant les années de 1900 à 1940, les auteurs retracent l’évolution des pratiques d’audit aux États-Unis afin de comprendre la progressive construction des normes actuelles.
Leur travail apporte également un éclairage précieux sur l’avenir de la certification ESG. Ces dernières années ont vu une montée en puissance des appels en faveur de pratiques économiques plus durables, notamment à travers l’essor de l’investissement responsable, dans lequel les investisseurs évaluent les entreprises selon leurs critères environnementaux, sociaux et de gouvernance. Cette dynamique se heurte toutefois à un problème majeur : l’absence d’un cadre homogène pour évaluer et comparer les performances ESG entre entreprises. Cette situation alimente aujourd’hui les demandes en faveur d’un cadre de certification plus rigoureux, inspiré des audits financiers traditionnels.
L’histoire de l’audit des sociétés cotées
Afin de mieux comprendre l’émergence de l’audit des entreprises cotées, les chercheurs ont croisé des sources historiques avec une analyse quantitative approfondie. Ils ont examiné plus de 16 000 rapports annuels, couvrant 1 517 entreprises américaines et 118 cabinets d’audit sur une période de quarante ans. La grande majorité de ces entreprises étaient cotées en bourse (94 %), tandis qu’une minorité opérait sur le marché de gré à gré (6 %). Les cabinets d’audit étudiés incluent les structures américaines et britanniques, de tailles variées, parmi lesquelles figuraient les précurseurs de grands acteurs actuels comme PwC.
Les résultats montrent une croissance continue du nombre de cabinets d’audit et de Certified Public Accountants (CPA), en parallèle du développement des marchés financiers. Jusqu’aux années 1930, les audits n’étaient pas obligatoires, ce qui explique un faible taux d’audit au début du XXᵉ siècle. La proportion d’entreprises auditées est passée d’environ 25 % en 1900 à près de 90 % en 1940. Les entreprises qui ont choisi volontairement de se soumettre à un audit — plutôt que d’y être contraintes — étaient en moyenne plus petites et moins rentables. Elles avaient toutefois tendance à faire appel à des cabinets d’audit déjà bien établis, afin de renforcer leur crédibilité
Les chercheurs ont identifié de fortes disparités dans les rapports d’audit produits durant les premières décennies du 20e siècle. Entre 1900 et 1930 environ, les contenus varient considérablement d’une entreprise à l’autre et ne répondent à aucune structure standardisée. De plus, les cabinets d’audit certifient fréquemment la « justesse » des comptes avec un niveau d’assurance très élevé — un degré de confiance rarement observé dans les pratiques contemporaines.
La profession commence à se structurer avec la publication de lignes directrices par l’Association of International Accountants (AIA), ce qui entraîne une standardisation progressive des rapports. La régulation publique, y compris celle de la Securities and Exchange Commission (SEC), joue en revanche un rôle plus limité à ce stade : la normalisation émane avant tout de la profession elle-même.Ce mouvement est renforcé par une succession de scandales financiers, combinée à la crainte d’une intervention excessive de l’État. Dans ce contexte, l’AIA propose des recommandations plus précises afin de renforcer la crédibilité du secteur.
Le chemin vers la régulation
L’évolution de l’audit des sociétés cotées ne s’est pas faite à la suite d’un événement unique, mais résulte d’un processus graduel s’étalant sur plusieurs décennies. Cette trajectoire offre des enseignements directs pour le champ émergent de la certification ESG. Comme l’audit au début du XXᵉ siècle, la certification ESG se développe dans un contexte de forte croissance des flux de capitaux. Les investisseurs recherchent désormais des informations détaillées sur la performance extra-financière des entreprises, non seulement sur leurs résultats financiers.
Cette situation crée de nouvelles opportunités pour les entreprises et les prestataires spécialisés, à l’image de ce qu’ont connu les cabinets d’audit à leurs débuts. Si la certification ESG est aujourd’hui souvent critiquée pour son hétérogénéité, l’histoire de l’audit suggère que cette phase est sans doute nécessaire à sa structuration future. De nombreuses organisations — telles que le Sustainability Accounting Standards Board (SASB) aux États-Unis ou l’International Auditing and Assurance Standards Board (IAASB) — travaillent actuellement à l’élaboration de standards internationaux en matière de certification ESG. Par ailleurs, à l’instar de l’intervention de la SEC dans les années 1930, les autorités américaines ont récemment rendu obligatoire la publication et la certification des émissions de gaz à effet de serre, avec une mise en œuvre progressive à partir de 2026.
Les auteurs soulignent toutefois que le chemin vers la régulation est rarement linéaire. Les premières recommandations ne sont pas toujours appliquées, et les régulateurs peuvent commettre des erreurs dans les phases initiales d’application.
Pour les régulateurs de l’ESG, cela implique de laisser émerger des pratiques efficaces de manière organique avant d’imposer des règles contraignantes. L’histoire montre également que le rôle joué par la profession de l’audit a été déterminant dans le succès des dispositifs réglementaires. De la même manière, le développement d’une expertise ESG solide sera essentiel pour asseoir la crédibilité et l’efficacité des futures régulations.
L’état actuel de l’audit des sociétés cotées est le fruit de trois dynamiques majeures : la croissance progressive du secteur entre 1900 et 1940, la montée en puissance de pratiques standardisées, l’interaction continue entre acteurs publics et privés sur plusieurs décennies.
Ces enseignements suggèrent que la certification ESG se trouve aujourd’hui dans une phase de test et d’apprentissage indispensable à sa maturation. Les professionnels du secteur doivent continuer à collaborer, à structurer leur expertise et à faire émerger des bonnes pratiques communes. Ce processus prendra du temps et nécessitera de la patience.
Robert Stoumbos a reçu un financement de France 2030.
Référence
Bourveau, T., Breuer, M., Koenraadt, J. K., & Stoumbos, R. (2025). Public company auditing around the securities exchange act: historical lessons for ESG assurance. The Accounting Review, 100(3), 107-138.