L’émergence du sens au coeur du chaos : une approche philosophique de la gestion

L’émergence du sens au coeur du chaos : une approche philosophique de la gestion

Il est plus que compréhensible qu’y émergent et y soient creusées par contrecoup les questions de la  "responsabilité", de la "durabilité" et de l’"éthique", qui restent cependant dans une certaine mesure des palliatifs à des problèmes plus profonds relatifs au management et au business.

La manière dont on parle actuellement de l’éthique des entreprises ou de leur responsabilité sociale est en effet le plus souvent simpliste. S’il faut faire émerger du sens au cœur du monde managérial, il est capital d’interroger la relation entre ce que l’on dit (de l’éthique, etc.) et ce qui est fait au sein des organisations. Il est indispensable de prendre du recul et de regarder la situation dans son ensemble. C’est notamment ce que j’essaye de montrer dans mon ouvrage La gestion, entre éthique et politique. Par-delà les slogans et les politiques d’affichage, c’est bien la gestion prise entre éthique et politique au sens noble du terme qu’il s’agit de comprendre et de conseiller.

Nous pouvons bien parler de "green" ou de "durabilité", ou évoquer les obligations "éthiques" ou "morales" des entreprises envers le monde où l’on vit. Mais, lorsqu’elles ne sont pas purement et simplement instrumentalisées, ces notions sont aujourd’hui devenues des slogans vides de sens. Pour s’aider à dépasser le plan des injonctions normatives et des déclamations sans effets, il est utile d’avoir d’abord à l’esprit que le mot d’"éthique" vient d’éthos en grec qui signifie simplement "comportement", avant que n’interviennent les notions capitales de bien et de mal, et qu’équivalemment, le mot "morale" signifie d’abord tout simplement "mode de vie" ou moeurs, que l’on peut avoir précisément bonnes ou mauvaises. C’est en contrepoint de nos indignations normatives, et pour approcher ce qu’est une attitude qui s’efforce authentiquement à l’éthique ou à la présence au moment des décisions et des actions managériales, qu’il est utile de considérer cette origine des mots d’éthique et de morale comme l’une des bases irréductibles de la question.

Du doute à l’homme comme prise de responsabilité à chaque instant

Ceci peut être illustré de la manière suivante. La philosophie est évidemment essentielle pour la réponse à la question du sens du travail et des affaires. À titre d’exemple, on peut remonter jusqu’à l’enseignement ultime de Socrate selon lequel il ne savait finalement qu’une chose, qui est qu’il ne savait rien, pour mesurer les effets de l’apprentissage de la philosophie sur la gestion au quotidien du fonctionnement des entreprises.

Or, structurellement opposé à cet enseignement de Socrate, le court-termisme est une maladie mondiale qui pousse tout le monde à se réfugier dans ce que l’on croit savoir. En particulier, les managers sont de plus en plus contraints de rendre visibles les performances de leurs entreprises, ce qui a pour conséquence une perte croissante de capacité de recul en regard des attentes propres au court terme. Ceci provoque la recherche (consciente ou non) d’un savoir si possible totalement certain, structurellement contraire à tout apprentissage, à toute prise de risque, et finalement à toute innovation. Sur le plan des RH, cela veut dire qu’il est essentiel de réapprendre qu’un bon collaborateur est non seulement un collaborateur qui sait des choses, qui a des compétences et des savoir-faire éprouvés, mais c’est aussi un collaborateur qui prend la parole au sein de son entreprise, qui questionne lorsqu’il le faut, qui s’interroge, qui doute au bon moment, invente, recherche, innove enfin.

Le manque de doute a par le passé provoqué la ruine de certaines sociétés. Enron déclarait par exemple avoir le meilleur code d’éthique au monde : quelle valeur accorder dans ce genre de cas à l’éthique, si au sein d’une organisation personne ne parvient à identifier clairement un problème et à le prévenir ? L’enjeu fondamental sur la question de l’éthique est la tenue du lien entre ce qui est dit et écrit, et ce qui est fait au sein des organisations.

1) Ce qui est dit et écrit tient d’abord dans les grandes lignes de ce qui est souhaité, affirmé, escompté – des normes et valeurs affirmées consciemment.

2) En regard de cela, joue la réalité des comportements des acteurs, et

3) La responsabilité réelle des femmes et des hommes s’exerce dans l’entre-deux de ces deux pôles qu’est l’homme au sens générique du terme. Les "décideurs", les managers, les employés non seulement se confrontent à la réalité des comportements sur le fond des normes qu’il faut respecter, mais ils sont cette confrontation même sans cesse réitérée. La responsabilité de l’Homme, ou mieux : l’Homme entendu comme éthique et responsabilité, est à chaque instant la confrontation entre la norme et la réalité.

Le côté positif de la crise actuelle est qu’elle peut encourager le doute, le questionnement, les nécessaires prises de recul. En grec, le mot crise signifie changement. Ainsi entendue, l’on ne peut que se réjouir de savoir que nous vivons aujourd'hui dans une période de crise, qui libère l’espace pour des changements réellement tournés vers l'avenir.

Le business ne s’épuise pas dans une question d'argent

La question de l’argent est un de nos plus gros problèmes aujourd'hui : une importance démesurée est accordée au profit. Remarquons que si l’on a pour seul but d’augmenter son profit, des secteurs ou produits comme ceux de la drogue, de la pornographie et des armes garantissent une profitabilité maximale des organisations. Si l'entreprise est exclusivement construite autour d'objectifs financiers, il y a un sérieux problème.

Le fameux credo de Milton Friedman – selon qui la responsabilité sociale du business est d’augmenter son profit - est fondamentalement pernicieux. Bien sûr, l'argent vous permet d'embaucher ou de réinvestir et de favoriser une certaine forme de croissance. Mais faire du profit le but fondamental, voire exclusif des entreprises, est indéniablement irresponsable. L’irresponsabilité est sans aucun doute également de la part d’un prix Nobel d’économie, de s’être exprimé comme Friedman l’a fait. Ce n’est pas l'argent qui ne donne pas de sens à une entreprise, ce sont les produits ou les services qu’elle propose, et la manière dont l’on y travaille. Comme le montre si bien un auteur comme Karl Weick, la manière dont s’y construit au jour le jour le sens de son activité. Là est la source de sens des organisations.

Avant que le profit entre en jeux, les entreprises fournissent un bien ou un service à la société: elles fabriquent des chaussures, elles fournissent des médicaments, elles construisent des maisons, etc. Et lorsque des termes tels que le "care" sont nécessaires pour faire réapprendre aux humains que les humains vivent parfois un peu les uns pour et avec les autres, on en arrive à des situations qui frisent l’absurde. Les crises nous rappellent que les entreprises ont de manière inhérente une fonction sociale si ce n’est politique au sens noble du terme, inscrites qu’elles sont dans une société irrémédiablement concernée par le business. Le business est irréductiblement "business in society" comme cela se dit maintenant, ou il n’est rien.

Réaliser qu’il ne s’agit pas seulement de responsabilité sociale, mais de responsabilité politique

Il ne fait plus aucun doute que de nombreuses multinationales ont un pouvoir politique comparable à celui de bien des gouvernements, ne serait-ce que parce que bon nombre d’entre elles ont plus d'argent à leur disposition que de nombreux États. Et des exemples comme celui d’Apple Inc., qui en se servant habilement des lois en cours a réussi à exonérer des milliards de dollars de toute imposition, à la fois illustre et pose la question de la responsabilité politique des entreprises, quand est drainée une richesse exorbitante hors du bien collectif.

Marx avait tort quant à la solution à apporter au problème économique fondamental de la distribution des richesses, mais son diagnostic du problème ne semble pas dépassé, loin de là. Il y a de plus en plus de pauvres qui sont de plus en plus pauvres, et de moins en moins de riches, qui le sont de plus en plus. Les générations qui viennent semblent conscientes du problème. J’espère que l’on peut compter sur elles pour changer notre façon de penser les affaires et pour placer autrement que jusqu’ici le business au sein des affaires du monde.

La fin de la crise ne viendra que quand on comprendra vraiment la responsabilité politique des entreprises, c’est-à-dire leur insertion dans une société qu’elles n’ont jamais quittée. Si l’on a pu croire que le profit fonctionnait tout seul, cela tient d’une conception abstraite du commerce et de l’économie. Il n’est pas exclu que la philosophie politique classique nous réapprenne le sens de ces plans de l’activité et de la vie humaine.

Après avoir obtenu une première habilitation en management en 1991, qui lui a conféré la capacité de diriger des thèses de doctorat en management, le professeur Laurent Bibard a obtenu cette année une seconde habilitation, en philosophie cette fois, de l'Université Paris VIII Vincennes Saint-Denis. L'habilitation à diriger les recherches est la plus haute qualification qu'un universitaire peut atteindre, et le professeur Bibard est ainsi devenu le premier professeur d'école de commerce à avoir obtenu  deux habilitations, en management et en philosophie.

Concrètement, cela signifie que le professeur Bibard a la capacité de dirigier des thèses de doctorat tant en management qu'en philosophie. Aucun autre professeur en France n'a atteint ce niveau de légitimité dans ces deux domaines.

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