Avec ESSEC Knowledge Editor-in-chief
Perdriez-vous la tête en apprenant que le Dr Guillotin, médecin et homme politique du XVIIIe siècle, n’était en réalité pas l’inventeur de la célèbre guillotine ? Pourtant, c’est bien son nom que porte cette machine. La véritable paternité revient au Dr Antoine Louis. Comment la guillotine s’est-elle retrouvée associée au Dr Guillotin ?
Dans une récente publication de l’Academy of Management Journal, Paolo Aversa (King’s College London), Paul Gouvard, professeur assistant en management à l’ESSEC Business School et Maria A. Makarova (Université catholique de Milan) ont développé un modèle expliquant l’attribution sociale des innovations, en prenant la guillotine comme exemple.
Que signifie un nom ?
Comment une innovation finit-elle par être indissociablement liée à un inventeur dans notre imaginaire collectif ? Prenons l’exemple du téléphone, attribué à Alexander Graham Bell… alors qu’Elisha Gray a déposé un brevet le même jour. D’autres cas abondent : Thomas Edison et l’ampoule, Steve Jobs et le smartphone, ou encore le Dr Joseph-Ignace Guillotin et la guillotine. Nombre d’inventions sont le fruit de plusieurs contributeurs, mais un seul nom subsiste souvent dans nos mémoires. Pourquoi certaines innovations sont-elles associées à des individus précis ? Quels processus sociaux entrent en jeu ?
Pourquoi l’attribution compte-t-elle ?
Quand des siècles se sont écoulés depuis une invention, que ses créateurs ont disparu et que l’objet lui-même n’est plus utilisé (comme la guillotine), pourquoi l’attribution a-t-elle encore de l’importance ? Parce qu’elle nous aide à comprendre notre société et la manière dont une innovation est reconnue comme telle, plutôt que comme une simple solution à un problème.
Le Dr Guillotin : comment un médecin humaniste est-il devenu un coupeur de gorge?
Joseph-Ignace Guillotin était médecin, homme politique et humaniste. Il est surtout connu pour avoir proposé, en 1789, que la France utilise un simple mécanisme pour les exécutions capitales — mécanisme qui a fini par porter son nom, bien qu’il n’ait pratiquement pas participé à sa conception. Son rôle principal fut de plaider pour une méthode d’exécution égalitaire et plus humaine. À l’époque, la guillotine telle qu’on la connaît n’existait même pas encore, et Guillotin ne fut pas impliqué dans sa création finale.
Mais alors, comment son nom s’est-il imposé, alors que le véritable inventeur, le Dr Antoine Louis, était connu de ses contemporains ? L’équipe de recherche a adopté une approche historique pour retracer ce processus. Les chercheurs ont recueilli trois types de sources, couvrant la période entre la proposition du Dr Guillotin (le 9 octobre 1789) et la première exécution par guillotine (le 25 avril 1792) :
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Les travaux d’historiens sur le Paris révolutionnaire et la presse française et internationale de l’époque, y compris des documents sur la réforme du droit pénal et la conception de la guillotine.
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Les archives de la Révolution française, notamment des lettres et des rapports contemporains.
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La réception publique de la guillotine, telle que discutée dans la presse française et britannique.
À une époque où l’opinion publique dans son sens contemporain commençait à se constituer, la guillotine fut largement débattue dans des lettres, des rapports officiels et des articles de presse — un niveau d’intérêt rare pour une invention de ce genre. Avec la Révolution française faisant sensation dans le monde entier, la guillotine devint un symbole clé, aux côtés de la devise « Liberté, égalité, fraternité ».
Un contexte de réforme pénale
À l’époque où le Dr Guillotin fit sa proposition, la réforme du droit pénal était un sujet brûlant en Europe. Les grands penseurs des Lumières dénonçaient la cruauté des systèmes judiciaires, et la peine de mort était un point de cristallisation des débats. Voltaire avait ainsi critiqué la barbarie et l’injustice du système pénal français, tandis que des voix plus conservatrices affirmaient que la cruauté était nécessaire pour dissuader le crime et maintenir l’ordre social. De plus, les riches et les privilégiés bénéficiaient de peines plus clémentes que les pauvres. La manière d’appliquer la peine capitale dépendait donc de la classe sociale. Cela a donné lieu à plus de 200 débats à l’Assemblée nationale sur la réforme de la justice pendant la Révolution, et à 1 177 articles de presse sur le sujet.
C’est dans ce contexte que le Dr Guillotin fut élu député. Professeur respecté à la faculté de médecine de Paris, il avait fait partie de la commission nommée par Louis XVI pour discréditer Mesmer (à laquelle siégeait également Benjamin Franklin). Intellectuel reconnu, il discutait de questions politiques dans l’espace public, devenant une figure populaire, bien que clivante. Le Tiers État le voyait comme un héros, car il avait soutenu une pétition réclamant une représentation politique égale à celle de l’aristocratie et du clergé. Les royalistes, eux, le considéraient comme une menace et le critiquaient dans la presse.
Une proposition mal comprise
Non seulement le Dr Guillotin n’a pas inventé la guillotine, mais il était initialement opposé à la peine de mort. Conscient que cette position ne serait pas bien accueillie, il a pivoté vers une proposition soutenant une méthode d’exécution plus humaine et égalitaire. Son projet de loi stipulait également que la famille du condamné devait avoir le droit de récupérer son corps, être à l’abri de représailles, et que ses biens ne soient pas confisqués. En somme, il voulait un système moins cruel et plus égalitaire. Cette proposition a suscité des réactions passionnées.
Un périodique royaliste a attribué l’invention de la machine à décapiter au médecin, alors que la véritable guillotine n’existait pas encore à l’époque et que des machines similaires étaient utilisées depuis des siècles ailleurs en Europe. Ce périodique a même publié la première utilisation du mot « guillotine » dans une chanson satirique. La proposition a fait des vagues dans la presse et les débats publics, tant chez les royalistes que chez les révolutionnaires, mais elle n’a pas immédiatement pris. Le Dr Guillotin n’a plus joué aucun rôle après sa proposition, mais, une fois liée aux dimensions clés du débat sur la réforme pénale — la cruauté et l’inégalité des peines —, elle est devenue un symbole.
Cinq figures clés derrière la guillotine
Le « crédit » douteux de la guillotine pourrait être partagé entre cinq personnages :
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Le malheureux Dr Guillotin : son nom est resté, bien qu’il n’ait presque rien à voir avec l’invention.
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Le comte de Mirabeau, figure révolutionnaire de premier plan et défenseur de l’utilisation de la guillotine. Le même périodique royaliste avait suggéré de nommer l’appareil « mirabelle » — une idée qui n’a pas pris. Il est mort en 1791, et son rôle s’est estompé.
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Le Dr Louis, le véritable concepteur de la machine. La presse de l’époque parlait souvent du Dr Louis. Celui-ci a d’ailleurs exprimé son mécontentement face à un article où l’appareil était surnommé « Petite-Louison » en son honneur. Il a tenté de prendre ses distances. Il est mort en mai 1792, peu après la première exécution par guillotine, ce qui a probablement contribué à ce que son nom ne s’impose pas. En effet, les mentions du Dr Louis dans la presse ont diminué après sa mort, l’attention se recentrant sur le Dr Guillotin.
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Tobias Schmidt, fabricant de pianos de profession, qui a construit la guillotine après avoir fabriqué des instruments de musique pour le Dr Louis. Schmidt était moins réticent à être associé à la guillotine, allant jusqu’à déposer un brevet pour en sécuriser la propriété intellectuelle (finalement rejeté). Cependant, en tant qu’artisan et non intellectuel respecté, il a été écarté.
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Charles-Henri Sanson, bourreau de Paris et principal utilisateur de la guillotine. Il voyait lui aussi la nécessité d’un dispositif plus efficace et moins inhumain, tant pour les bourreaux que pour les condamnés. Même cela n’a pas suffi à déplacer le Dr Guillotin comme figure centrale associée à la guillotine.
Un outil d’efficacité macabre
Bien que conçue pour être plus humaine et moins douloureuse, la guillotine est aussi devenue un instrument d’État permettant des bains de sang à grande échelle. Son efficacité brutale a facilité la Terreur pendant la Révolution française, causant la mort de 15 000 à 17 000 personnes. Sa réputation en a été à jamais ternie.
Le Dr Guillotin a tenté de se distancier de la machine, car son utilisation massive pour la Terreur allait à l’encontre de ses principes humanistes. Ainsi, son nom était à peine mentionné dans la presse après sa proposition initiale au début de la Révolution… mais dès 1791, le terme « guillotine » était solidement ancré. Le mal était fait, et plus de trois cents ans plus tard, il reste associé à cette machine de décapitation.
Comment les perceptions façonnent-elles les innovations ?
En s’appuyant sur le cas du Dr Guillotin, les chercheurs ont créé un modèle séquentiel élucidant le lien entre innovateurs et inventions. Les étapes sont les suivantes :
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L’audience identifie un individu ayant contribué à une solution donnée.
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Elle évalue le statut de cet individu pour voir s’il répond aux critères de considération (ici, Schmidt a été écarté par les audiences du XVIIIe siècle).
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Elle associe l’individu à des problématiques faisant l’objet de débats parmi leurs contemporains, comme la cruauté et l’inégalité du système pénal dans le cas de la guillotine, pour contextualiser sa contribution. Le Dr Guillotin et le Dr Louis étaient associés à l’humanisme et à l’égalité, alignés sur les idéaux des Lumières, tandis que Sanson était associé à l’efficacité de la peine. Plus les associations sont cohérentes et valorisées, plus elles ont de chances de perdurer — comme pour le Dr Guillotin. À l’inverse, les associations moins cohérentes ou valorisées (comme pour Sanson) ont moins de chances de s’imposer.
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L’audience évalue l’invention à travers le rôle du contributeur. Les révolutionnaires français voyaient probablement la machine comme plus égalitaire et la proposition du Dr Guillotin comme une quête de justice, tandis que les royalistes la voyaient comme dangereuse, car elle allait à l’encontre de leurs jugements de valeur. Dans les deux cas elle apparaissait comme une rupture par rapport à l’Ancien Régime.
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L’audience attribue la solution au contributeur — même si son rôle n’est pas déterminant. Cela aide l’audience à donner un sens à l’invention. Quand l’invention est nommée d’après le contributeur, cela renforce encore son association — bien que toutes les innovations ne portent pas le nom d’une personne.
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L’audience évalue ensuite le contributeur en fonction de l’innovation qu’on lui attribue. Cette perception peut évoluer avec l’opinion publique. Le Dr Guillotin, initialement vu comme un médecin respecté, est ainsi devenu une figure assoiffée de sang.
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Ces étapes peuvent s’auto-entretenir, conduisant à une association non remise en question, même si elle est factuellement inexacte. Cela peut aussi signifier que les motivations et intentions du contributeur sont faussement interprétées, comme dans le cas du Dr Guillotin.
Les facteurs qui façonnent ce processus social
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Le lien entre les problématiques auxquelles les audiences associent la solution et les motivations des contributeurs : plus le lien, plus l’association a des chances de se cristalliser.
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Les preuves de changement : à mesure que l’innovation transforme la société, cela peut modifier la manière dont les audiences évaluent l’innovation et son « inventeur ».
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Le biais de l’audience : nous voulons un héros ou un bouc émissaire — et ce désir nous pousse à attribuer une invention à un individu, même si cela n’est pas exact.
Pourquoi est-ce important ?
Avec ce travail, les professeurs Paolo Aversa, Paul Gouvard et Maria Makarova approfondissent notre compréhension du lien entre innovations et innovateurs, et de la manière dont ce lien devient assez solide pour résister à l’épreuve du temps. Ils ont ainsi développé le premier modèle du processus d’attribution sociale de l’innovation, qui met en lumière le rôle crucial de la perception publique. Ce processus est progressif et crée une boucle récursive au fil du temps.
Les innovateurs ne se contentent pas de créer leur invention : leur invention peut aussi façonner une image publique, qui peut — ou non — correspondre à ce qu’ils avaient prévu. Leurs travaux montrent également que les inventions « mal attribuées » ne sont pas simplement le résultat d’erreurs historiques, mais plutôt le fruit des efforts des audiences pour donner un sens aux grands bouleversements de leur société. Ce mécanisme peut aussi être utilisé ou détourné par des acteurs politiques pour discréditer des adversaires, car une fois qu’une attribution s’ancre dans l’imaginaire collectif, elle prend racine et résiste au changement.
L’attribution ne se limite donc pas à la question de qui obtient le crédit — comme le montre cet article, elle peut façonner l’histoire.
Pour en lire plus
Aversa, P., Gouvard, P., & Makarova, M. A. (in press). The social attribution of innovation: Uncovering the heads behind the guillotine. Academy of Management Journal, https://doi.org/10.5465/amj.2024.0314