Les gouvernements du monde entier adoptent de plus en plus des politiques visant à élargir le choix des patients dans le système de santé. L’une d’elles consiste à permettre à chacun de choisir librement son médecin généraliste (MG). Dans une étude récente, Karine Lamiraud, professeure d'économie de la santé à l'ESSEC Business School, titulaire de la Chaire Innovation et Santé, s’est penchée sur la préférence des patients français pour un MG du même genre. Elle montre que les patients ont nettement plus tendance à choisir un MG du même genre, et analyse les implications possibles de ce phénomène sur l’accès aux soins.
Pourquoi le choix du MG est-il si important ?
Les déterminants du choix du MG constituent un sujet central en économie de la santé. Une partie de la littérature s’intéresse aux préférences des patients concernant le genre du médecin. Malgré un intérêt croissant, les preuves empiriques restent limitées (Kerssens et al., 1997 ; Godager, 2012 ; Cabral et Dillender, 2024 ; Walker et al., 2024 ; Pruckner et al., 2025). Les enquêtes montrent que les patients trouvent plus facile de parler à un médecin du même sexe et se sentent plus à l’aise lors d’examens physiques intimes (Kerssens et al., 1997). D’autres travaux indiquent que les femmes estiment qu’un médecin du même genre est « plus susceptible de les respecter, de comprendre leurs préoccupations, de les croire, de prescrire les examens nécessaires, de les mettre à l’aise et de poser les bonnes questions plutôt que de faire des suppositions » (Cabral et Dillender, 2024). Ces résultats soulignent l’importance du genre dans le choix du MG. L’enjeu est majeur : les patients qui ne peuvent pas consulter un médecin du genre qu’ils préfèrent renoncent plus souvent à consulter, ce qui augmente le risque de complications faute de soins en temps voulu.
Comment mieux comprendre les choix des patients ?
L’étude de la professeure Karine Lamiraud et de ses collègues s’appuie sur les données de remboursement d’un échantillon représentatif de 83 123 assurés couverts par la MGEN, mutuelle qui gère les remboursements de l’Assurance maladie pour les professionnels de l’éducation nationale, de la culture, de la recherche et du sport. Ces données permettent d’observer les choix réels des médecins, plutôt que des déclarations d’intention. Bien que la profession de MG se féminise en France — les femmes représentaient 47,6 % des généralistes en 2019[1] — la proportion varie fortement selon les départements, de 33 % à 57 %.
Après avoir contrôlé par la densité de médecins hommes et femmes et d’autres facteurs, les résultats montrent que :
- Les patientes sont nettement plus susceptibles que les patients masculins de choisir un MG femme : la probabilité est en moyenne supérieure de 7,5 points.
- Les patients plus âgés ont une probabilité plus faible de consulter un MG femme
- Les personnes issues de catégories socio‑économiques favorisées ont une probabilité plus élevée de consulter un MG femme.
- Les habitants des zones rurales ont une probabilité plus faible de consulter un MG femme.
- Les patients atteints de maladies chroniques sont aussi moins susceptibles de consulter un MG femme.
Ainsi, les résultats de l’étude suggèrent que la disponibilité d’un médecin du même genre influence les choix des patients. Dans un contexte où les patients choisissent leur m, les pouvoirs publics doivent prendre en compte l’impact potentiel de la composition du corps médical sur la santé de la population.
Que nous disent ces résultats sur les “déserts médicaux” ?
L’étude évalue, pour la première fois, l’impact des préférences des patients pour un MG du même genre sur les politiques visant à lutter contre les déserts médicaux — ces zones où l’offre de soins est insuffisante. Ces politiques cherchent généralement à augmenter le nombre de médecins, sans tenir compte du genre des médecins.
Or, les résultats de l’étude montrent que l’arrivée de MG hommes dans des zones où les MG femmes sont rares a un impact plus faible que l’arrivée de MG femmes dans ces territoires — et inversement. Autrement dit, ignorer les préférences de genre peut réduire l’efficacité des politiques de lutte contre les déserts médicaux.
Comment réduire les inégalités géographiques et de genre dans l’accès aux soins ?
- Adapter les politiques actuelles en tenant compte du genre des médecins affectés aux zones sous‑dotées.
- Mettre en place des incitations différenciées selon le genre pour encourager l’installation dans ces zones.
- Former les médecins à réduire les biais liés au genre dans la prise en charge.
- Eduquer les patients à consulter des médecins d’un autre genre lorsque nécessaire.
Face au défi mondial des déserts médicaux, cette étude montre que la concordance de genre entre patient et médecin est un facteur encore trop peu exploré, mais déterminant dans l’accès aux soins.
Références
Cabral, M., Dillender, M. (2024). Gender Differences in Medical Evaluations: Evidence from Randomly Assigned Doctors. American Economic Review, 114 (2), 462–99.
Dolea, C., Stormont, L., and McManus, J. (2009). Increasing access to health workers in remote and rural areas through improved retention. Geneva: World Health Organization.
Godager, G. (2012). Birds of a feather flock together: A study of doctor–patient matching. Journal of Health Economics, 31(1), 296–305.
Kerssens, J. J., Bensing, J. M., and Andela, M. G. (1997). Patient preference for genders of health professionals. Social Science & Medicine, 44(10), 1531–1540.
Lamiraud K, Le Guern M, Rockinger M, Sevilla-Dedieu C (2026). Preference for gender concordant GP and medical deserts. Review of Economics of the Household.https://doi.org/10.1007/s11150-026-09852-2
Pruckner, G.J, Stiftinger, F., Zocher, K. (2025). When women take over: Physician gender and health care provision. Journal of Health Economics, 102, 103 000.
Swami, M. and Scott, A. (2021). Impact of rural workforce incentives on access to gp services in underserved areas: Evidence from a natural experiment. Social Science & Medicine, 281, 114045.
Walker, B., Wisniewski, J., Tinkler, S., Torres, J., Sharma, R. (2024). Identity and access: Gender-based preferences and physician availability in primary care. Journal of Economic Behavior and Organization, 224, 1022–1036.
[1] Les statistiques récentes indiquent que la part de femmes parmi les médecins généralistes a atteint 52,4 % en 2025 (DREES, 2025). Toutefois, d’importantes disparités géographiques subsistent.