L’innovation organisationnelle : Quand l’innovation devient-elle une technologie ?

L’innovation organisationnelle : Quand l’innovation devient-elle une technologie ?

Avec Valery Yakubovich

Quand l’innovation devient-elle une technologie ? De nombreux managers et experts affirment que les innovations organisationnelles sont non technologiques, notamment parce qu’elles ne peuvent pas être brevetées. Mais est-ce vraiment le cas ? Valery Yakubovich, professeur à l’ESSEC Business School et directeur exécutif du Computational Social Science Lab de l’Université de Pennsylvanie, et Shuping Wu, étudiant en master à l’ESSEC, ont dans un article récent examiné la brevetabilité des innovations organisationnelles . Ils ont constaté que les innovations organisationnelles du XXe siècle ont donné lieu à des demandes de brevet au XXIe siècle, principalement en raison d'avancées majeures dans les technologies de l’information et de la communication. Cependant, les inventeurs sont confrontés à un défi de taille majeur : démontrer que leurs inventions sont des outilspratiques plutôt que des idées abstraites. Pour surmonter ce défi, ils classent souvent stratégiquement leurs demandes de brevet comme des innovations informatiques plutôt qu’organisationnelles. Ces résultats sont particulièrement pertinents aujourd’hui, compte tenu de la transformation numérique de notre monde, et soulèvent la question de savoir comment nous pouvons effectivement transformer les connaissances organisationnelles en outils numériques.

L’innovation organisationnelle désigne toute nouvelle pratique organisationnelle qui accroît l’efficacité de la division du travail et de l’intégration des efforts dans les organisations modernes. En analysant la littérature existante, Yakubovich et Wu ont identifié 114 innovations qui se sont diffusées dans le monde entier au cours du 20e siècle et au début du 21e siècle comme de nouvelles idées audacieuses sur l’organisation et la gestion des personnes. Parmi elles figurent le management scientifique, la production allégée, la gestion de projet, les équipes agiles et d’autres “noms connus” du management moderne. Cependant, comme le dit le dicton russe, “La nouveauté n’est qu’une ancienneté oubliée” : les nouvelles idées de gestion sont souvent des modifications et des re-contextualisations d’idées antérieures, ce qui rend les revendications de nouveauté problématiques. De plus, les managers mettent souvent en œuvre ces idées en utilisant leurs propres méthodes et outils qui fonctionnent dans leurs propres contextes et cultures, mais pas dans d’autres. L’innovation organisationnelle se distingue ainsi de l’innovation technologique qui comprend toujours des outils pratiques et facilement transférables, c’est-à-dire quelque chose de plus concret que les grandes idées susmentionnées. Pour être brevetables, les inventeurs de pratiques organisationnelles doivent proposer de tels outils. Avec l’arrivée de nouvelles technologies telles que le stockage cloud et les chatbots, cette tâche devient plus facile. En conséquence, Yakubovich et Wu ont émis l’hypothèse d’un effacement de la frontière entre les innovations organisationnelles et technologiques et de l’émergence de la technologie organisationnelle (OrgTech) comme nouveau domaine de technologie à part entière.

OrgTech : un nouveau phénomène 

Pour étudier OrgTech en tant que phénomène émergent, Yakubovich et Wu ont examiné la brevetabilité des innovations organisationnelles en trois étapes. Pour commencer, ils ont compilé une liste de 114 innovations organisationnelles depuis le début des années 1900 à partir de la littérature existante. Ensuite, ils ont recherché les noms de ces innovations dans la base de données des brevets américains, ont lu un échantillon aléatoire d’environ 800 demandes comportant au moins un tel nom et ont identifié 300 demandes déposées entre 1970 et 2018 qui revendiquent effectivement l’invention de pratiques organisationnelles innovantes. En utilisant ces applications comme semences, les chercheurs ont formé un algorithme de machine learning qui a identifié 67 240 demandes de brevet qui représentaient 95 innovations organisationnelles issues de leur liste initiale de 114.

Ce résultat a confirmé qu’il y avait effectivement une quantité importante d’innovations organisationnelles dans le pool de demandes de brevets. Bien qu’ils représentent une population de demandeurs diversifiée, allant des particuliers aux PME en passant par les grandes entreprises, les leaders des transformations numériques — Microsoft, IBM et SAP — sont ici aussi des précurseurs de tendances.

Dans l’étape suivante, Yakubovich et Wu ont noté que les demandes portant sur des innovations organisationnelles avaient moins de chances d’obtenir un brevet que les demandes portant sur des outils organisationnels génériques tels que la programmation de réunions, l’attribution de salles, le traitement de documents, le contrôle de la sécurité, etc. Cette découverte s’aligne sur leur argument susmentionné selon lequel les innovations organisationnelles sont souvent de grandes idées abstraites qui manquent d’outils pratiques concrets facilement transférables. En plus, les chercheurs ont mis en évidence certaines tendances clés :

- Les inventions classées comme informatiques plutôt qu’organisationnelles ont eu plus de succès.

- Parmi les inventions classées dans la catégorie organisationnelle, celles qui utilisaient moins d’expressions de “grandes idées”, comme la gestion scientifique ou le lean production, avaient tendance à avoir plus de succès.

- Les brevets avaient plus de chances d’être accordés si la demande présentait explicitement un outil concret.

L’avenir de l’OrgTech

Yakubovich et Wu concluent que le domaine de l’OrgTech est très prometteur, mais qu’il présente aussi des défis que ceux qui cherchent à faire breveter leurs innovations doivent prendre en considération. L’un des obstacles à la transformation des idées en outils est la confidentialité des données, car un nombre important des innovations organisationnelles actuelles impliquent l’utilisation du big data ainsi que l’innovation et la gestion axées sur les données. Comme il s’agit d’un domaine où le monde universitaire et la pratique se croisent, les OrgTech brevetables pourraient aider les deux parties à se protéger, à collaborer plus efficacement et à obtenir des brevets fructueux.

Si les innovations organisationnelles ont traditionnellement été traitées différemment des innovations technologiques, les chercheurs partant du principe que les premières ne pouvaient pas être brevetées, cette étude montre que ce n’est plus le cas. Les innovations organisationnelles constituent désormais une grande partie des demandes de brevet aux États-Unis, et elles ont d’autant plus de chances de réussir qu’elles proposent un outil pratique plutôt qu’un concept abstrait. L’OrgTech est un phénomène émergent qui mérite d’être examiné de plus près, et il serait bénéfique pour les universitaires et les praticiens de travailler ensemble pour explorer ce phénomène dans la recherche et la pratique.

Référence

Yakubovich, Valery and Wu, Shuping, Is Organizational Innovation a Technology? Evidence From Patent Data (April 26, 2021). Available at SSRN: https://ssrn.com/abstract=3834400

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