Pendant une grande partie de l’ère qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, les gouvernements occidentaux ont perçu l’intégration économique comme un projet de paix. Un commerce plus libre promettait la prospérité et, en augmentant le coût de la guerre, la stabilité. Cette logique a façonné le marché unique européen ainsi que l’ouverture stratégique à la Chine. Alors que le commerce mondial est passé de 40 % du PIB en 1980 à près de 60 % en 2010, beaucoup ont cru que le commerce avait rendu les conflits internationaux obsolètes.
L’histoire raconte toutefois une histoire moins rassurante. La dépendance économique peut dissuader la guerre, mais elle peut aussi être exploitée. Bien avant que la mondialisation n’acquière son éclat contemporain, des chercheurs comme Albert Hirschman avaient averti que l’interdépendance pouvait devenir une vulnérabilité. Cette intuition connaît aujourd’hui un retour en force. Depuis 2017, l’hypothèse de la paix libérale cède la place à un commerce guidé par l’intérêt national et s’organisant de plus en plus selon des blocs géopolitiques plutôt que selon l’avantage comparatif.
Aucune relation n’illustre mieux ce basculement que celle entre les États-Unis et la Chine. Après 2017, sous le premier mandat de Donald Trump, d’importants droits de douane ont lancé un mouvement de découplage, ensuite renforcé par Joe Biden à travers des subventions et de contrôles sur les transferts et exportations technologiques. Le second mandat de Donald Trump a encore relevé les droits de douane visant la Chine. Les importations chinoises ont fortement reculé dans le commerce américain.
Pour de nombreux observateurs, la question est simple mais déroutante : pourquoi les gouvernements adopteraient-ils des politiques qui appauvrissent tout le monde ?
La dissuasion par le découplage
Dans un article récent publié dans le Journal of Conflict Resolution (février 2026), Damien Besancenot (Université de Paris) et Radu Vranceanu (ESSEC Business School) proposent une réponse stratégique fondée sur les enseignements d’un jeu standard en économie industrielle, celui de « dissuasion des nouveaux entrants ». Le découplage économique, soutiennent-ils, n’est pas irrationnel. Au contraire, il peut constituer un instrument de dissuasion.
Ils étudient un scénario dans lequel deux superpuissances, aux économies intégrées, font face à un risque de conflit au sujet d’un territoire contesté. Une guerre infligerait de lourdes pertes économiques aux deux parties, justement en raison de leur intégration économique. Un agresseur potentiel peut chercher à exploiter cette situation, en pariant que le défenseur voudra éviter ces coûts et acceptera un compromis défavorable, tel qu’un partage du territoire.
La menace du défenseur de riposter une fois l’attaque engagée est donc peu crédible. Cette position défavorable peut toutefois être modifiée, conformément à l’analyse de la « menace crédible » développée par Thomas Schelling. En réduisant volontairement la dépendance économique avant tout conflit, le défenseur diminue le coût futur de la guerre. La séparation est coûteuse en temps de paix, mais elle rend la défense crédible en cas d’agression. Constatant cela, l’attaquant potentiel peut abandonner son projet. Le découplage fonctionne ainsi comme un investissement stratégique, comparable aux barrières à l’entrée constituées par des coûts irrécupérables en économie industrielle.
Quel degré de séparation ?
L’analyse de Besancenot et Vranceanu montre que, dans un cadre d’information parfaite, la dissuasion ne fonctionne que pour un niveau intermédiaire d’intégration économique. Si les économies sont peu connectées, la guerre est peu coûteuse et donc probable. Si elles sont trop imbriquées, le découplage devient excessivement coûteux. Entre ces deux extrêmes se situe un degré optimal de découplage : juste suffisant pour rendre la riposte crédible au moindre coût.
Le tableau s’assombrit en situation d’information imparfaite. Lorsque l’attaquant ignore à quel point le défenseur valorise le territoire disputé, le découplage devient un signal de détermination. Mais des types plus faibles peuvent imiter des types plus résolus, ce qui engendre des équilibres multiples, certains pacifiques, d’autres risqués. De faibles variations dans les croyances de l’attaquant peuvent alors accroître brutalement la probabilité de conflit.
La leçon de leur analyse est claire : la séparation économique peut renforcer la dissuasion, mais elle ne peut éliminer le risque de guerre dans un contexte réaliste d’information incomplète sur les priorités du défenseur.
Un monde qui rejoint le modèle
La réalité reflète de plus en plus cette logique. Le désengagement américain vis-à-vis de la Chine a suivi l’affirmation croissante de Pékin à l’égard de Taïwan, tandis que la Chine accélérait son renforcement militaire dans le Pacifique. Le coût économique, imposé par la politique tarifaire de Donald Trump aux citoyens américains, pourrait désormais constituer le prix de la crédibilité dans toute stratégie de défense face à la Chine.
L’Europe a tiré une leçon similaire après l’invasion de l’Ukraine par la Russie. La dépendance à l’énergie russe, jadis perçue comme un facteur de dissuasion, s’est révélée être une vulnérabilité stratégique que Vladimir Poutine espérait exploiter.
Le découplage n’est pas une folie protectionniste. C’est un investissement en coûts irrécupérables dans la détermination. Pourtant, l’« équilibre de paix » demeure fragile. Lorsque les valeurs sont dissimulées et les intentions incertaines, même une séparation coûteuse ne peut stabiliser totalement les relations internationales.
Référence
Besancenot, D., & Vranceanu, R. (2026). Economic Decoupling as a Readiness Signaling Device. Journal of Conflict Resolution, https://doi.org/10.1177/00220027261426878