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L'innovation responsable pour répondre aux enjeux de développement durable

L'innovation responsable pour répondre aux enjeux de développement durable

Xavier Pavie enseigne l’innovation à l’ESSEC. Il est Directeur académique du Master in Management à Singapour et Directeur du Centre I-magination. Dans cet entretien, il insiste sur l’importance des innovations responsables qu’il considère comme essentielles. 

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V.G. : Nous faisons face aujourd’hui à de nombreuses innovations disruptives et à leurs initiateurs. Un des exemples les plus caractéristiques est Elon Musk, cet entrepreneur visionnaire qui possède de nombreuses entreprises telle que Space X, qui a récemment lancé avec succès la fusée “Falcon Heavy”...

Xavier Pavie : L’élément le plus important et sûrement le plus intéressant à propos d’Elon Musk est qu’il a décidé de définir une nouvelle approche de la conquête spatiale, des lancements de satellites ou des voyages spatiaux. Ces cinquante dernières années, notre conception de l’innovation a radicalement changé. Si nous nous intéressons aux mythes, on se rend compte que ce concept de progrès n’est pas vraiment nouveau. Nous avons toujours souhaité prolonger notre existence et devenir immortels. Pensez à Icare, à Prométhée ou encore à la fontaine de jouvence. Nous souhaitons l’immortalité, et ça n’a rien de bien nouveau. Ce qui est nouveau c’est que nous sommes peut-être sur le point d’y arriver. Et si l’immortalité était maintenant accessible ? Et si, plutôt que de chercher à réparer ce qui ne fonctionne pas, nous nous intéressions uniquement à la recherche de solutions performantes ?

V.G. : En tant qu’êtres humains, peut-on considérer que nous sommes le résultat d’une somme d’innovations ? Qu’est-ce que cela implique ? Est-ce qu’on doit en avoir peur ?

Xavier Pavie : Nous avons toujours été effrayés par l’innovation. Et un des aspects les plus intéressants de l’innovation est l’incertitude qu’elle comporte. Vous ne savez jamais comment les gens vont réagir au contact de votre innovation, tout comme vous ne savez pas ce qu’ils peuvent en faire. C’est le cas avec Facebook, comme c’est aussi le cas avec les armes à feu. Vous n’êtes pas au courant, ou du moins vous ne pouvez pas contrôler l’ensemble des conséquences possibles issues de l’usage de votre innovation. Ainsi, il n’est pas question de savoir s’il faut avoir peur ou non de l’innovation, mais plutôt de ce qu’on peut en faire. Nous en arrivons toujours à des questions de responsabilité. Vous devez vous assurez qu’un usage responsable en sera fait. Nous y reviendrons peut-être plus tard, mais le plus important ce n’est pas l’innovation en elle-même. Avoir peur de l’innovation est absurde. Il faudrait par contre avoir un peu plus peur des innovateurs. Cela fait aussi écho aux traditionnels discours des lobbyistes des armes à feu : “les armes elles-mêmes n’ont jamais tué personne, les hommes - si”, ce qui est vrai dans un certain sens. Mais il ne faut jamais oublier qui a armé le meurtrier. Et ici, ce sont les innovateurs, l’innovation en elle-même n’y est pour rien.

V.G. : Il en était aussi question dans l’affaire Cambridge Analytica, n'est-ce pas ?

Xavier Pavie : Oui, absolument. Le problème avec Cambridge Analytica ce n’est pas le fait de collecter des données sur des gens, mais la manière dont ces données ont été utilisées, dans un but parfaitement irresponsable. Ils servaient leurs propres intérêts personnels, et c’est ça le problème. Les enjeux liés aux données ne sont pas nouveaux. Mais ce qui pose problème c’est les motivations des gens qui les utilisent.

V.G. : Il en va de même pour l’utilisation d’Internet, en témoigne l’utilisation récente de ces moyens par le Parti Communiste Chinois, pouvez-vous nous en dire plus ?

Xavier Pavie : Absolument. Il y a 30 ans, au début d’internet, la promesse était celle de plus de liberté et d’échanges d’information entre les individus du monde entier. Internet était simplement un outil pour améliorer l’accès à l’information et l’échange d’idées. Mais si on regarde la situation actuelle, Internet est maintenant utilisé pour vérifier l’identité des gens et contrôler leurs agissements, ce qui est maintenant fait à grande échelle en Chine.

V.G. : Comment l’innovation peut-elle être responsable, et doit-elle absolument l’être ?

Xavier Pavie : En fait, il faut y réfléchir à deux fois avant de systématiquement dire “oui” aux besoins de nos clients. Il y a une différence entre ce que veut mon client et ce que je dois faire pour satisfaire son besoin. Le consommateur veut un meilleur smartphone, une meilleure batterie, un meilleur ordinateur, etc. En d’autres termes, la plupart du temps, on entend l’innovation comme réponse au besoin exprimé par le client. On est orienté client. La question est donc de savoir s’il faut donner une réponse à chacun de ses besoins. En seulement 10 ans, nous avons assisté à la naissance de plus de 10 générations d’iPods et d’iPhones. Mais comment est-ce que ces iPhones sont produits ? Comment sont gérés leur fin de vie et leur recyclage ? C’est ici qu’intervient la responsabilité de l’innovateur. L’innovateur doit parfois questionner ses décisions, et prendre la responsabilité de dire “non”.

Les consommateurs ne sont pas des ingénieurs. Ils ne sont pas toujours au courant de l’impact environnemental que peuvent avoir leurs besoins. Vous souhaitez avoir un écran tactile performant ? Très bien, mais saviez-vous que l’extraction effrénée des ressources naturelles nécessaires pour produire ce type de matériel met en danger l’équilibre environnemental ? Ces ressources sont épuisables, et nous n’avons qu’une seule planète. Que se passerait-il si tous ceux qui le souhaitaient pouvaient avoir un smartphone, une voiture ou un hélicoptère ?

Est-ce qu’il faut pour autant avoir réponse à tout ? Probablement pas. Ou plutôt, il faut prendre en compte du mieux que possible les conséquences des besoins exprimés par les clients. Si on prend l’exemple de Facebook, il faut être en accord avec le fait que chacune de vos actions sur le réseau social pourra être étudiée et utilisée à différentes fins, y compris contre vous et vos idées. C’est ce qu’on appelle l’impact direct de l’innovation. Mais il y a aussi un impact indirect, dans lequel vous risquez de faire du mal autant à votre client qu’à l’ensemble de l’écosystème.

Prenons l’exemple des nanoparticules d’argent. Elles sont utilisées pour leur caractéristiques anti-bactériennes et leur action contre les odeurs, aussi bien dans les chaussettes, que dans les pansements ou les machines à laver. Mais alors que leurs bénéfices sont affichés haut et fort aux consommateurs, les scientifiques recommandent des études plus approfondies sur leur impact sanitaire et environnemental.

Pour résumer, pour être responsable, il faut se poser trois questions :

  • Dois-je absolument répondre à ce besoin ?
  • Quel est l’impact direct de mon innovation ?
  • Quel est l’impact indirect de mon innovation ?

V.G. : Dans ce contexte, quel rôle peut avoir la philosophie ? Que peut-elle ajouter à notre compréhension de l’innovation, de la société et du monde qui nous entoure ? 

Xavier Pavie : L’innovation doit être porteuse de transformations si elle veut survivre dans cet environnement très concurrentiel. Le mot innovation vient du latin innovare: in (à l’intérieur) et novare (le changement). Vous devez changer quelque chose à l’intérieur d’une autre chose.
La plupart du temps, que font les entreprises ? Face aux besoins de leurs clients, elles ne prennent presque jamais en compte les conséquences que peut provoquer la mise sur le marché de leur innovation. Quelle discipline pourrait les accompagner dans cette démarche si ce n’est la philosophie ? Le rôle de la philosophie est de questionner ce que nous faisons. Si nous n’interrogeons jamais notre mode de pensée, nous sommes simplement dans l’action de réponse systématique aux besoins du client. Point.

V.G. : Nous allons maintenant prendre une question de nos spectateurs. La question est la suivante : existe-t-il un moyen de stopper l’innovation, ou du moins de la ralentir ?

Xavier Pavie : C’est une excellente question, car elle me permet de revenir sur la distinction qu’il faut faire entre invention et innovation. Une invention c’est juste une idée, parfois un prototype, mais elle ne constitue pas toujours une innovation. Une innovation est une invention qui a réussi et qui trouve son modèle économique. Il est difficile pour une entreprise de freiner une innovation parce que dans tous les cas, les concurrents sauteront sur l’occasion. Le problème se résume donc à la tension qui existe entre la recherche du profit et la responsabilité des entreprises.

Afin de résoudre ce problème, nous devons ramener de la responsabilité dans le processus de création. Pour innover, on se fonde sur le Management des Processus d’Innovation (MPI). L’objectif est maintenant d’avoir un MPI responsable. Il faut donc y inclure la responsabilité, la prise de recul, et l’approche philosophique à chaque étape de l’innovation.

V.G. : Ce que vous venez de dire me rappelle ce que disait Hans Jonas. Pouvez-vous nous rappeler ses enseignements ?

Xavier Pavie : Le philosophe Hans Jonas dit que nous devons mettre en place un principe de la responsabilité, qui est différent du principe de précaution, car la plupart du temps, lorsque nous manquons d’informations sur une chose et que nous ne connaissons pas ses conséquences, on se dit “On arrête tout, on ne fait rien”. Le problème est que dans une économie mondialisée, si ce n’est pas vous qui le faites, quelqu’un d’autre le fera à votre place. Alors autant le faire, mais d’une manière responsable et avisée !

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