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Les chercheurs craignent-ils les idées nouvelles ?

Les chercheurs craignent-ils les idées nouvelles ?

Peu d'idées finissent par avoir un impact fort et réel sur le monde académique. Mais il arrive que, de temps en temps, une découverte scientifique réussisse à faire tout basculer. En effet, de nombreux chercheurs ont montré que la recherche fondamentale suit une trajectoire « en marche d’escalier ». En effet, s’il y a des innovations majeures provoquant des ruptures structurelles, elles ont tendance à être suivies par de longues périodes où les chercheurs se concentrent sur leur exploitation et n’adoptent pas des nouvelles idées. D’ailleurs les grandes innovations sont rares et les «meilleures idées» scientifiques mettent des années avant d’être reconnues ou mises en œuvre. A l’opposé, parfois les scientifiques s’engouffrent dans la poursuit d’idées farfelues qui s’avèrent être des pures erreurs des années plus tard.

Les chercheurs Radu Vranceanu (ESSEC et THEMA) et Damien Besancenot (Université de Paris 13 et CEPN) offrent une explication sur la rareté des grandes découvertes dans leur article Fear of Novelty: A Model of Scientific Discovery with Strategic Uncertainty(Economic Inquiry, 2015).

«Nous voulions fournir une explication de la trajectoire accidentée de la recherche fondamentale en tenant compte du risque de coordination perçue par les chercheurs qui envisagent de poursuivre ou d'adopter une nouvelle idée», explique Radu Vranceanu. "Evidemment, lorsque les chercheurs publient des recherches, ils exposent leurs conclusions à une large communauté de pairs, et relèvent  le défi d'être jugés et critiqués par eux. Comme tout le monde, les chercheurs craignent ce genre de critiques et d’être rejetés par leurs pairs. Cela explique pourquoi ils préfèrent de suivre des chemins tout tracés. Comme Keynes l'a dit, «la sagesse nous dit qu’il est mieux pour la réputation d’échouer en suivant les conventions que de réussir contre elles."

«Les chercheurs en sociologie, par exemple, ont montré que le succès d'une idée dépendra du degré de consensus qu’elle peut engendrer. Poussons cette logique un peu plus loin et soutenons qu’une nouvelle idée atteindra le « statut de science » seulement si une masse critique de chercheurs l'adopte, la teste et développe des applications pour elle », poursuit-il. « En d'autres termes, un chercheur ne décidera de développer une nouvelle idée que s’il pense qu'un nombre suffisant de ses confrères suivront la même stratégie de recherche ».

Dans ce contexte, les professeurs Besancenot et Vranceanu choisissent d'analyser le problème du chercheur comme un jeu de coordination classique avec complémentarités stratégiques. L’exemple type est le « jeu de la chasse au daim » ;  s’ils arrivent à se coordonner pour chasser ensemble le daim, les deux gagneraient beaucoup. Mais chacun sais qu’il pourra seul chasser un lièvre, sans l’aide de l’autre. En absence de mécanisme formel de coordination, rien ne garantit que les chasseurs choisissent de chasser le daim, car chacun redoute le désistement de l’autre.

Comme rappelle les professeurs Besancenot et Vranceanu dans leur étude, avec des joueurs et des  connaissances parfaitement identiques, ces jeux présentent une situation d’ « équilibres multiples ». Dans les années 1990, E. Carlson et H. Van Damme et, plus tard, S. Morris et H. Shinn ont montré que cette indétermination peut être retirée si les joueurs ne reçoivent que des signaux individuels spécifiques quant à l’état de l’économie. Comme personne ne saurait ce que l’autre pense de ses gains potentiels, il y un niveau seuil de l’état l’économie au-dessus duquel les deux joueurs prennent la stratégie à haut rendement / à haut risque et en dessous duquel ils auraient adopté la stratégie contraire.

Dans leurs analyses sur l’émergence de paradigmes, Besancenot et Vranceanu font valoir que les nouvelles idées ont leur propre valeur scientifique basée sur les avantages perçus pour la société et supposent que les chercheurs n’observent que des signes biaisée du véritable potentiel scientifique de toute nouvelle idée. Compte tenu de ces signaux spécifique à l'individu, les chercheurs doivent choisir entre la poursuite de leur travail au sein du paradigme existant avec des gains assurés mais modestes ou prendre des risques et développer une nouvelle idée. La nouvelle idée créera un nouveau domaine de recherche fécond seulement si une masse critique de chercheurs décident simultanément de l’adopter. Si cette masse critique est atteinte, alors les bénéfices de l'adoption de la nouvelle idée dépendront de sa valeur scientifique ; inversement, si la masse critique n’est pas atteinte, alors le chercheur ayant passé du temps à développer la nouvelle idée n’aura aucun retour sur investissement

« Nous pouvons mettre en évidence une « valeur scientifique seuil» au-delà duquel un nouveau domaine de recherche est créé et en dessous duquel le nouveau domaine ne parvient pas à émerger »,  explique le professeur Vranceanu . " Si l’incertitude est faible, il y a des situations où le seuil critique est supérieur à la valeur scientifique des vieilles idées. Et puisque certaines «bonnes idées» ne peuvent ne pas être mises en œuvre, les chercheurs se comportent comme s’ils craignaient la nouveauté. Mais en réalité, ils craignent qu’un nombre insuffisant de chercheurs décident de travailler dans le même domaine ". Au contraire, en période de grande incertitude scientifique, le seuil critique est inférieur à la valeur des anciennes idées ; ce qui expliquerait pourquoi parfois les chercheurs décident de suivre de « mauvaises » idées, ou pourquoi certaines « manies » émergent dans le monde scientifique.

Par conséquent, la coordination des efforts et des investissements est une condition essentielle pour le succès de tout programme ou mission de recherche. Des analyses développées par Besancenot et Vranceanu suggèrent que les Global Game pourraient fournir une méthodologie adaptée pour comprendre un large éventail de problèmes dans l'économie des sciences.

Lectures Complémentaires:

Abrahamson, E., 2009. Necessary conditions for the study of fads and fashions in science, Scandinavian Journal of Management, 25 (2), pp. 235-239.

Barraquer, T. R., and Tan, X., 2011. Conspicuous scholarship: Competitive unraveling in the choice of research topics, mimeo, Hebrew University of Jerusalem and Stanford University.

Besancenot, D. and Vranceanu, R. (2015), FEAR OF NOVELTY: A MODEL OF SCIENTIFIC DISCOVERY WITH STRATEGIC UNCERTAINTY. Economic Inquiry. doi: 10.1111/ecin.12200

Bobtcheff, C., J. Bolte, and Mariotti, T., 2013. Researcher's dilemma. Institut d'Économie Industrielle Toulouse, IDEI Working Paper 763.

Bramoullé, Y., and Saint-Paul, G., 2010. Research cycles, Journal of Economic Theory, 145 (5), pp. 1890-1920.

Brock, W. A., and Durlauf, S. N., 1999. A formal model of theory choice in science, Economic Theory, 14 (1), pp. 113-130.

Carlsson, H. and Van Damme, E., 1993. Global games and equilibrium selection, Econometrica, 61 (5), pp. 989-1018.

Diamond, A. M., 1996, The Economics of Science, Knowledge and Policy, 9 (2-3), pp. 6-49.

Gardner, M., 1957, Fads and Fallacies in the Name of Science. Courier Dover Publications.

Kuhn, T.S., 1962. The Structure of Scientific Revolutions, University of Chicago Press, Chicago.

Merton, R K., 1957. Priorities in scientific discovery: a chapter in the sociology of science, American Sociological Review, 22 (6), pp. 635-659.

Morris, S., and Shin, H. S., 1998. Unique equilibrium in a model of self-fulfilling currency attacks, American Economic Review, 88 (3), pp. 587-597.

Stephan, P.E., 1996. The economics of science, Journal of Economic Literature, 34, pp. 1199-1235.

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