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Le capitalisme de libre marché, plus de 60 ans d’histoire

Le capitalisme de libre marché, plus de 60 ans d’histoire

Pour savoir où vous allez, vous devez savoir d’où vous venez. Marie-Laure Djelic fait une rétrospective sur l’évolution longue mais mouvementée d’une idée, depuis ses débuts intellectuels dans les années 1940 et sa montée dans les années 1970, jusqu’à son implication dans la dernière crise financière.

Le climat économique actuel, teinté d’incertitudes, semble être propice à la remise en question du capitalisme de libre marché, ou néolibéralisme. Est-ce que cette idéologie a fait son temps et doit à présent céder la place à d’autres théories économiques ? Selon Marie-Laure Djelic, professeur de management et directrice du Centre for Capitalism, Globalization and Governance, cette question est toujours ouverte. Le néolibéralisme est en effet un courant profondément ancré depuis soixante ans : changer son cours ne sera pas une tâche aisée.

Une idéologie économique mise au point intellectuellement pendant des années de réflexion organisée

L’histoire de l’idéologie néolibérale remonte à la Seconde Guerre Mondiale –et plus particulièrement à l’après-guerre– qui a vu la réaffirmation du rôle fort de l’État dans de nombreux pays occidentaux. Comme l’explique le professeur Djelic, « un groupe d’intellectuels éparpillés a maintenu les idées du libéralisme et du libre marché dès la période d’avant-guerre. En revanche, les évolutions qu’ils observèrent dans la période de l’immédiat après-guerre, comme une planification centralisée de plus en plus forte et la nationalisation de plusieurs établissements privés, développèrent la peur chez eux et les poussèrent à agir. »

Friedrich Hayek, économiste et philosophe autrichien, devint le chef de ce mouvement intellectuel centré sur la défense de l’individualisme et du libéralisme classique. Il publia en 1944 La route de la servitude, dans lequel il affirmait que les nations occidentales, démocratiques et capitalistes, étaient en train d’abandonner « cette liberté dans les affaires économiques sans laquelle la liberté individuelle et politique n’[avait] jamais existé dans le passé. » La route vers l’État-providence fort et la planification centralisée était la route vers le socialisme ou ce qu’il alla jusqu’à appeler la servitude. Ce livre déclencha un débat intellectuel sur le rôle de l’État et la liberté des marchés.

Afin d’encourager le débat et de donner une tribune aux intellectuels de même avis que lui en Europe occidentale et en Amérique du nord, Hayek organisa en 1947 une rencontre dans la ville suisse de Mont-Pèlerin. Des représentants de différents pays et des différents courants de pensée libéraux s’y rassemblèrent. Trois groupes d’intellectuels s’y distinguèrent : l’École autrichienne, comprenant surtout des Autrichiens expatriés, était un groupe avec une forte tradition libérale, influencée par des penseurs tels que Ludwig von Mises qui était libertaire dans sa façon de penser. L’École de Chicago, un groupe libéral qui existait déjà avant la guerre et était basé dans le département d’économie de l’Université de Chicago, y était représenté aussi bien par des économistes reconnus, tels que Frank Knight, que par des intellectuels montants, tels que Milton Friedman et George J. Stigler. Les ordolibéraux allemands s’étaient battus pour survivre dans l’Allemagne nazie d’avant-guerre, où tout était contrôlé, et s’étaient retrouvés subitement impliqués dans la transformation de l’Allemagne d’après-guerre.

À la fin de la rencontre, ce groupe de 39 personnes décida d’officialiser cette communauté intellectuelle en créant officiellement la Société du Mont-Pèlerin (Mont Pelerin Society), nommée ainsi d’après le lieu de la rencontre. Au cours des années suivantes, la SMP allait devenir le centre par excellence et le moteur de l’idéologie néolibérale. Les membres n’étaient pas toujours d’accord entre eux mais leurs débats houleux créèrent un terreau fertile pour le néolibéralisme. Ces débats avaient de l’importance car Hayek disait que « les idées [dirigent] le monde ».

C’est en ce sens que la Société du Mont-Pèlerin s’inscrivit dans une stratégie structurée. Comme l’explique le professeur Djelic, « Hayek voulait faire ce qu’avaient réalisé les socialistes à la fin du XIXème siècle : l’idée lui était venue, dans un article de 1949, peu connu mais très influent, intitulé Les intellectuels et le socialisme, d’organiser une organisation idéologique circulaire qui assurerait l’officialisation, la transmission ainsi que la diffusion à large échelle d’une nouvelle idéologie.

Au centre de l’organisation se trouve un noyau relativement réduit de penseurs utopistes –pour les néolibéraux il s’agit de la Société du Mont-Pèlerin. Ce noyau, quelque peu détaché du monde, rêve d’un monde qui n’existe pas et qui a peu de chances de se concrétiser, mais il porte le flambeau, comme si c’était réel. Autour de ce noyau se trouve une couche d’action organisée qui est destinée à émerger et à se densifier progressivement au fil du temps, composée de journalistes, de professeurs, d’artistes et d’hommes politiques, qui assurent le lien entre les penseur utopistes et la réalité. Hayek les appelait « les revendeurs d’idées ». Ils concourent à transformer activement la réalité en écrivant des articles, en influençant le personnel politique, en enseignant aux nouvelles générations et en les formant. C’est ce qui selon Hayek serait un chemin pour atteindre une certaine influence intellectuelle, dès son article de 1949.

Pour les néolibéraux, les artistes jouaient un grand rôle dans la diffusion des idées, et un artiste particulier avait leur attention : la romancière et philosophe, soviétique puis américaine, Ayn Rand. Elle traversa la Révolution russe et vit sa famille, appartenant à la classe moyenne, tout perdre, ce qui la conduisit à devenir farouchement anti-communiste. Une fois installée aux États-Unis, Rand chercha à diffuser sa philosophie, qu’elle appelait « objectivisme », par le biais de ses romans, lesquels connurent un très grand succès. Atlas Shrugged (La Grève) et The Fountainhead (La source d’eau vive), en particulier, comportent des personnages qui se sentent écrasés par une collectivité qui leur confisque leur individualité. L’objectivisme de Rand eut une grande influence, influençant directement la vision d’Alan Greenspan qui fut président de la Réserve Fédérale (c’est-à-dire de la banque centrale américaine). Comme Greenspan le dit dans son autobiographie, Le temps des turbulences, « le collectif de Rand fut mon premier cercle social en dehors de l’université et du monde de l’économie. […] Je trouvai la philosophie générale de la compétition sans entraves aussi fascinante que maintenant. […] Ayn Rand et moi restèrent proches jusqu’à sa mort en 1982, et je lui suis reconnaissant d’avoir influencé ma vie ; j’étais en effet intellectuellement limité jusqu’à temps que je la rencontre. »

Le succès intellectuel du mouvement néolibéral devint particulièrement flagrant à la fin des années 1970 avec l’explosion du nombre de think-tanks libéraux, alors qu’il n’y en avait pratiquement aucun auparavant. « Aujourd’hui on en compte plus de 400 dans le monde, rajoute le professeur Djelic. Cette expansion en seulement 60 ans est vraiment impressionnante. Elle est allée de pair avec l’institutionnalisation progressive du néolibéralisme, en particulier dans les départements d’économie des universités. »

La crise économique de 1973 : une opportunité pour le néolibéralisme

La crise économique qui se déclencha en 1973 fut interprétée par beaucoup comme l’échec de l’économie keynésienne, qui prônait l’intervention du gouvernement. Ce fut l’opportunité rêvée pour ceux qui proposaient des théories économiques alternatives. Les néolibéraux s’y étaient préparés depuis des années et saisirent aisément l’opportunité.

Le premier pays à appliquer une politique libérale fut le Chili. En 1973, avec l’assassinat du président marxiste Salvador Allende, le général Augusto Pinochet prit le pouvoir et amena avec lui de jeunes économistes formés par Friedman et ses collègues au département d’économie de l’Université de Chicago. Milton Friedman lui-même vint plusieurs fois au Chili en tant que « consultant ».

Les théories de Friedman eurent également une forte influence sur les tenants de la politique néolibérale : Ronald Reagan et Margaret Thatcher, qui firent tous deux entrer le capitalisme de libre marché des deux côtés de l’Atlantique.

Tandis que Friedman avait été le conseiller personnel de Reagan quand il était gouverneur de Californie, Thatcher elle-même déclara avoir été largement influencée par Friedman via le Institute of Economics Affairs, un think-tank créé britannique créé en 1955 pour diffuser les idées de Hayek et de la Société du Mont-Pèlerin. « Ces évolutions montrent en quelle mesure l’École de Chicago, comme partie de la Société du Mont-Pèlerin, a prouvé son efficacité dans la montée de l’idéologie libérale, explique le professeur Djelic. Friedman était un lien clair et direct entre ces acteurs et les premières expérimentations de l’économie de l’offre. »

Les politiques néolibérales consolidées par un effet d’entraînement

« Depuis les années 1980 ces idées se sont imposées, les politiques néolibérales ayant trouvé leur place dans les institutions telles que le Fonds Monétaire International (FMI), la Banque Mondiale et le Département du Trésor des États-Unis : il s’agit du Consensus de Washington autour de l’idée de se débarrasser du keynésianisme et de lancer une perspective économique néolibérale. En outre, avec l’implication du FMI et de la Banque Mondiale, de nombreux autres pays ont dû appliquer une politique de type néolibéral.

Cette évolution a ensuite été marquée par le rôle politique que les économistes ont de plus en plus joué. Avec la montée du néolibéralisme dans les années 1980, les économistes devinrent des conseillers-clés en politique et finirent par assumer des rôles importants dans différents domaines gérés par le gouvernement : des économistes devinrent conseillers politiques, ministres des finances et gouverneurs de banques centrales. « Dans l’Europe de l’Est post-communiste, ajoute le professeur Djelic, de nombreux ministres des finances de la nouvelle génération ont un doctorat d’économie ou un MBA d’une institution britannique ou américaine. Il s’agit, avec le recul, d’un phénomène historiquement nouveau. »

Dans les années 1990 et 2000, ce qui prit le nom de « nouvelle gestion publique » illustra parfaitement à quel point l’idéologie néolibérale était devenu le courant principal. « De concert avec l’économie de l’offre, il existe l’idée que de nombreux domaines anciennement gérés par l’État devraient être privatisés, explique Marie-Laure Djelic, comme les télécommunications ou le secteur bancaire ; aux États-Unis, même une partie des fonctions militaires est externalisée auprès d’acteurs privés, et au Royaume-Uni cela concerne la gestion des prisons. »

Ce phénomène est en lien avec la notion de nouvelle gestion publique, qui signifie la managérialisation des activités du secteur public. Par exemple, le président Nicolas Sarkozy, en imposant des objectifs de résultat, utilisait clairement des outils de la nouvelle gestion publique. Il s’agit d’un exemple très concret de la manière dont les idées ont des retombées concrètes, même dans les secteurs du service public qui n’ont pas été privatisés –les forces de l’ordre, l’éducation et la santé.

La crise financière de 2009 : une opportunité pour une approche alternative ?

Est-ce que cette nouvelle crise remet en question la légitimité des idées néolibérales ? Est-ce quelle fait au libéralisme ce que la crise des années 1970 a fait au keynésianisme ? La question reste ouverte.

« Dans les années 1970 et 1980, un certain nombre de prix Nobel ont été décernés à des néolibéraux et ont légitimé leur suprématie intellectuelle, ou du moins ont donné de l’importance à leurs idées. Aujourd’hui, les prix Nobel sont plutôt décernés à des personnes critiques face au néolibéralisme. Mais tandis que les critiques du néolibéralisme acquièrent peu à peu cette nouvelle légitimité, le changement n’ayant commencé qu’il y a 4 ou 5 ans avec le début de la crise. Joseph Stiglitz, qui a pris cette direction en 2007, est l’un des précurseurs. »

Ce qui est clair, pour le professeur Maire-Laure Djelic, c’est que les idées alternatives n’ont pas connu le même développement que ce qu’avait connu le néolibéralisme lors de l’opportunité de 1973. À cette époque, les libéraux travaillaient depuis deux décennies, créant ainsi une forte base intellectuelle et institutionnelle. Il faudra beaucoup de chemin aux idéologies alternatives pour le remplacer.

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